Toujours apprendre

J’erre entre les salons, les mains dans les poches, le menton enfoncé dans le col roulé, je m’ennuie dans ce magasin de meubles où Marie-Thérèse m’a traîné pour y commander un nouveau fauteuil.

Soudain, enfin, bonne surprise. Alors que sur les tables et les étagères, il n’y avait que de faux livres « pour décorer », je tombe sur un gros volume cartonné. Je l’ouvre, il s’agit de vieux Marie-Claire reliés, une mine de conseils pour jeunes femmes de 1938. Et un presque vieux monsieur de 2017: j’ai en effet dévoré un article consacré à l’art du repassage, je suis tellement maladroit avec le fer que pas plus tard que ce matin, je martyrisais encore mes chemises.

Avec ce livre, je repasserai désormais comme un chef, même mes caleçons. Du moins, si j’arrive à bien assimiler la technique : « Repasser d’abord la ceinture, puis le bord de chaque jambe et les motifs, s’il y en a. Ensuite, les parties plates. Plier en deux par le milieu, en suivant la couture, puis rabattre par le milieu et replier dans l’autre sens. »

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Tchak Tchak Poum av. JC

J’ai déambulé toute l’après-midi dans Musiques ! Échos de l’Antiquité*, l’exposition consacrée par le Musée du Louvre-Lens à l’histoire de la musique et des instruments dans les quatre civilisations majeures de l’Antiquité : l’Orient, l’Égypte, la Grèce et Rome. Je craignais une expo poussiéreuse et ennuyeuse, j’ai au contraire kiffé grave comme dirait un jeune fan après le concert de sa star préférée.

Je n’y connaissais rien ou presque, et j’en ai pris plein les yeux et les oreilles : j’ai reçu une leçon de danse sensuelle donné par un satyre en marbre de l’époque romaine frappant lascivement sa kroupeza, j’ai découvert la belle Hathor, l’idole des jeunes égyptiens des années 1500 av. J-C, déesse de la musique qui déchaînait les luths et les sistres, j’ai vu et entendu des instruments à vents, à cordes et à percussions venant d’un temps que les moins de 2000 ans ne peuvent pas connaître.

Et puis, plus inquiétant, j’ai appris que les sons peuvent parfois exercer des pouvoirs malfaisants et j’ai pris peur quand ma femme avec quelques autres a reproduit, sous la direction de guides tout de noir vêtues, l’envoûtant et terrible chant des Sirènes. Mais j’ai résisté, me suis éloigné du groupe toxique et poursuivi ma promenade émerveillée entre les lyres, les harpes, les barbitons, les cymbales, les sistres et autres tambourins.

Je me sentais comme un Commandant Cousteau de la musique évoluant au milieu d’espèces instrumentales disparues. (Cette expression n’est pas de moi mais de mon ami Sylveer lorsqu’il recherchait aux quatre coins de l’Afrique des instruments de musique inconnus aussi bien pour sa collection personnelle qu’en préparation d’un projet d’émission pour la BBC). Et puis quand je suis passé devant les vieux tambours âgés de plus de deux mille ans, je n’ai pu m’empêcher d’avoir une pensée clin-d’oeil pour mon ami Jean-Pierre, grand percussionniste devant l’Éternel et tous les dieux orientaux, égyptiens, grecs et romains, lui qui a si souvent emballé musicalement mes délires de réclame.

Amis musicos, allez voir cette expo, vous n’imaginez pas le bien qu’elle fera à votre ego. Amis non musicos, allez-y aussi et comme moi, vous n’imaginez pas le bien qu’elle fera à votre culture.

Et les uns comme les autres, le bien qu’elle fera à votre moral !

*http://www.louvre.fr/expositions/musiques-echos-de-l-antiquite

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Débrayer ?

Je suis arrivé au campus après une heure de route derrière les camions sous les chutes de neige fondante. Noir sale, phares aveuglants, essuie-glaces brouillés, la vie est belle.

Quand j’entre en classe, personne, je suis à l’avance. Les étudiants vont arriver d’ici un quart d’heure. Mais quelques uns seulement seront là. « C’est grève, M’sieur ! ». Ah oui, j’avais oublié, les Services Publics « débraient ». Et les bus wallons ne sont évidemment pas les derniers pour rester au garage, surtout par ce temps de merde. Une fois de plus, notre cours sera perturbé, déjà que nous n’en avons que 12 et qu’un autre a dû être annulé pour cause de non disponibilité du campus je ne sais plus quel jour.

Je comprends qu’il y ait des secteurs en difficulté. Mais cette manie de la grève, sans souci de ceux qui doivent travailler pour leurs études, ça m’agace. Mais bon, je ne vais pas encore radoter et rouspéter, je devrais faire comme les autres, moi aussi je suis dans les Services Publics, si je rentrais chez moi ?

Et puis non, c’est plus fort que moi, je vais travailler avec ceux qui se sont débrouillés pour être en classe et qui, eux, ont envie d’accélérer. Pas de débrayer.

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Ingrats

La vieille mangeoire est tombée de sa branche pourrie. Patatras, cassée. Comme je suis sympa avec les oiseaux, j’y suis allé de ma poche et leur ai acheté un tout beau et tout nouveau mini-silo à graines pour que celles-ci soient toujours au sec et distribuées à justes doses. Le grand luxe, quoi. Et puis tant que j’y étais, j’ai aussi fait provision de graines de tournesol, de cacahuètes décortiquées, de maïs concassé, de boulettes de graisse pour mésanges et même, c’est nouveau dans mon jardin, d’insectes séchés.

Je n’avais plus qu’à m’installer derrière la fenêtre et observer le ballet des passereaux. Et bien, tintin. Aucune mésange, aucun pinson, aucun verdier, aucun merle, aucun rouge-gorge, aucun de ces capricieux n’a daigné depuis deux jours montrer le bout de son bec. Sauf les deux pies jacassantes qui squattent le cerisier.

En attendant leur retour, pour me faire patienter, Marie-Thérèse a peint deux rouges-gorges et trois corneilles dans la première neige de cet hiver.

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Coffee Trash

C’est complètement sonné que je sors de la lecture de Mort d’un parfait bilingue*  de Thomas Gunzig, son premier roman, lauréat en 2001 du prix Victor Rossel. Je n’avais encore jamais rien lu de lui et ne le connaissais que par ses chroniques radio acerbes et délirantes, ses Cafés serrés, sur la Première.

Ce premier roman m’a littéralement « éclaté » la tête, entre fous-rire et horreur, poésie et trash, réalisme et folie.

Une histoire de guerre abracadabrante, de sang et de boue, une sale histoire où une bande de mercenaires tarés exécutent leurs horribles missions devant des caméras de télé-réalité, en portant des uniformes sponsorisés par de grandes marques. Les médias et la pub en prennent plein la tronche, la recherche effrénée de l’audimat pourrit tout dans ce monde, jusqu’à la guerre.

Écrit avec une verve et un humour noir décapants, ce livre m’a à la fois charmé et épouvanté. Tantôt ému aux larmes par une triste fille au cœur et au lit si vides que « parfois elle se demandait si elle était normale, si elle n’allait pas finir sa vie vieille et sèche comme une figue, à recommencer à l’infini le même tricot ou à radoter dans des églises orthodoxes ». Tantôt terrifié, derrière mes rires nerveux, par la violence de types odieux comme, par exemple, ce « fils d’une merde de chien et d’une roue d’autobus ». Pour me remettre, je prends un café serré, non plutôt un petit déca car je vais maintenant me plonger dans mon lit et son dernier roman La Vie Sauvage*. Il écrit vraiment trop bien, ce Thomas Gunzig.

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* Éditions Au Diable Vauvert 

 

Braves

« Bravo les Belges, vous avez été courageux. Vous vous êtes battus comme des lions. De tous les peuples de la Gaule, les Belges sont les plus braves. Gna gna gna… »

Au lendemain de la Coupe Davis gagnée pour la dixième fois par la France et perdue en finale pour la troisième fois par la Belgique, les marques de sympathie et les sourires de compassion pullulent dans les médias et sur les réseaux sociaux. Je les déteste. J’aurais tellement préféré que la Belgique gagne enfin. Qu’elle ne soit plus le gentil petit pays qu’on aime bien, qu’on tape amicalement dans le dos.

Quand j’étais gamin et que mon père ou un de ses amis me disait après mpon match de foot « Bravo Michel tu as été courageux », j’étais en colère, cela voulait dire que j’avais mal joué, que j’avais raté des buts, qu’on avait perdu. Allez donc dire à Steve Darcis qu’il a été brave sur le terrain, vous allez voir comme son coup de raquette peut faire mal quand on le reçoit en pleine poire.

Aujourd’hui quand je vais voir un match de mon petit-fils, j’évite ce genre de commentaires. Il croirait que je me moque de lui.

Non, je lui dis bats-toi mais surtout bats-les !

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L’autre joue

Si tu me frappes sur une joue, je ne te tendrai pas l’autre. Désolé, tout catho que je sois, si tu m’agresses, je t’emmerde.

Oui, j’en ai marre qu’on me tape dessus. J’en ai marre des gifles à ma religion même si je ne la pratique pas. Qu’y a-t-il donc de si dérangeant dans nos croix et bondieuseries ? Qu’est-ce qui fait si peur dans nos crèches ? Qu’y a-t-il de si dangereux à les voir (si peu) dans nos rues ?

Moi ce qui m’agresse dans l’espace public, c’est la vraie mocheté qui envahit le décor: les enseignes commerciales hideuses, les abominables sculptures dans nos squares ainsi que les temples officiels (sportifs ou « culturels ») à l’architecture de merde. Et puis plus grave, ce qui me fait vraiment peur c’est l’anonymat jusque dans nos villages, la peur dans nos rues et parkings, l’explosion de la misère un peu partout.

J’en ai marre aussi – surtout – de l’agressivité exponentielle entre nous. Tout n’est plus que division aujourd’hui. Division entre les couches sociales, division entre les régions, division entre les familles, les couples et désormais entre les sexes avec ces vagues récentes de révélations de viols et harcèlements.

Et division parmi les divisions : la guerre entre les religions ou plutôt entre les croyants et les non-croyants. Cette dernière m’exaspère particulièrement: j’en ai, en effet, marre de ces croisades assimilant systématiquement toute croyance religieuse à l’ignorance, l’intégrisme, l’intolérance. Quand je surfe sur Facebook, je ne lis que commentaires moqueurs, haineux, agressifs, accusateurs contre ceux qui croient. En quelque dieu que ce soit.

Or, les ceintures explosives ne sautent pas seulement dans les aéroports et les supermarchés mais tuent aussi dans les églises, les synagogues et les mosquées – 235 victimes aujourd’hui en Egypte. Et même si les tueurs du Sinaï, encore non identifiés à l’heure où j’écris ce billet, ont crié Allah Akbar, cela ne signifie pas qu’une religion, que Dieu, Allah, Yahvé, Boudha ou un Autre aient armé leurs bras. Non, ces tueurs n’agissent qu’en leur nom propre. Mûs uniquement par leur haine, leur délire, leur aveuglement.

Même si je ne suis qu’à demi-catho, croyant un jour sur deux et plutôt favorable au maintien de signes festifs religieux provenant de notre histoire culturelle, j’en ai marre que mon besoin de sacré ainsi que celui de millions de personnes soit aujourd’hui systématiquement amalgamé avec la folie meurtrière de désaxés qui n’ont qu’un but : détruire toute trace de civilisation. Religieuse ou non.

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