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Au clair d’une prune

5 heures du mat, j’ai des frissons, je claque des dents…

Mon alarme a sonné, il est l’heure de me lever si je veux voir l’éclipse lunaire. J’enfile un blouson au dessus de mon pyjama, je sors, brrr… ça caille, le thermomètre extérieur indique – 6°. Mais je fais l’effort d’aller jusqu’au bout du jardin d’où je peux observer le phénomène. Une partie de la lune est encore blanche et brillante, l’autre est embrumée de rose-pourpre. La nuit est claire, une douce lumière caresse le sucre en poudre que le froid a déposé sur l’herbe, les haies et la barrière. C’est sublime de beauté. Le ciel dégagé laisse voir des milliers d’étoiles scintillantes et une lune-prune presque mûre, entre rose et rouge.

Il faut cueillir l’instant maintenant et le croquer sans perdre une seconde, dans moins d’une heure le fruit magique sera blet. Zou, une étoile filante traverse le ciel pour signaler que le spectacle est terminé. Il ne se reproduira pas avant 2034. J’aurai alors 86 ans et probablement presque plus de dents pour le savourer à nouveau.

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T’exagères

– Ne marche pas aussi vite, Cyril, je ne peux pas te suivre, j’ai trop mal au dos

– Qu’est-ce que t’as fait, papi ?

– Je me suis provoqué un blocage articulaire dans le dos en jouant au tennis : j’ai sauté pour attraper un lob et en retombant sur mes pieds, clac, j’ai senti comme un coup de poignard dans mes reins…

– Un coup de poignaaard ????

– Oui, regarde là où je montre du doigt, un vrai coup de poignard…

– Mais… mais t’es pas mort, papi, t’exagères … un coup de poignaaaard ? Tu veux dire un coup de poing !

– …

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P’tite boîte en fer

Mon GSM sonne, sur l’écran apparaît le prénom de ma fille.

– Bonjour Marie-No, comment ça va ?

– Euh… bonjour Monsieur, je ne suis pas votre fille… je me permets de vous appeler avec son smartphone car je l’ai trouvé sur le parking du club de foot de Linkebeek, j’ai formé votre numéro car vous êtes bien son papa, non ?

– Oui, en effet…

– Et bien, écoutez, je vais aller déposer l’appareil à la Maison Communale, vous pourrez ainsi le récupérer et le lui rendre…

– Oh ! Merci, c’est tellement aimable à vous, comment vous remercier…

Y a pas de quoi, Monsieur, ce n’est que normal.

Et la dame raccroche aussitôt. Normal, normal… c’est vite dit, ce qui est normal de nos jours, c’est plutôt que celui ou celle qui trouve un téléphone ou un portefeuille considère qu’il s’agit désormais de sa propriété. Tenter de retrouver le propriétaire et lui rendre ce qu’il a perdu, ça c’était avant !

Ceci me rappelle une vieille histoire de ma maman datant de plus d’un demi-siècle. J’ai dix ans, je joue dans la venelle derrière la maison et comme dans la chanson d’Alain Souchon, j’donne des coups d’pied dans une p’tite boîte en fer qui soudain s’ouvre et révèle ce qu’elle contient, tenez-vous bien, cinq billets de 100 francs roulés et attachés avec un élastique. Une petite fortune pour l’époque. Je ramasse le butin et cours le porter à ma maman qui en aurait bien besoin, nous ne sommes pas riches.

Mais ce serait mal la connaître : l’argent des autres, ce n’est pas le sien. Elle se rend donc à l’épicerie du coin et y affiche ce mot : « Trouvé somme d’argent, adressez-vous à Mme Collart à telle adresse ». Quelques personnes se sont présentées mais aucune n’a pu répondre correctement aux deux questions que leur a posées ma mère : à combien se chiffrait la somme et dans quel type de portefeuille se trouvait-elle ?

Le propriétaire n’ayant pas été retrouvé, on pourrait croire que maman ait gardé les billets pour elle. Mais non, bien sûr. Elle les a donnés aux œuvres de la paroisse pour les personnes qui « en avaient plus besoin qu’elle ». Elle n’a gardé que la p’tite boîte en fer qu’elle m’a donnée en guise de tirelire avec dedans quelques petites pièces de monnaie.

Et un trésor rare: l’honnêteté.

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Docteur Poules

Ça pue ce matin. On nettoie le poulailler concentrationnaire voisin qui « produit » plus de 50.000 poulets par trimestre.

Moi, je descends au fond de mon jardin saluer et soigner mon élevage de 5 poules pourries-gâtées où depuis trois semaines une pensionnaire, la petite brunette, est patraque. Je lui ai aménagé un coin rien que pour elle avec de la paille sèche et deux raviers privés: un de graines et de gras, l’autre d’eau fraîche que je renouvelle chaque jour. Ses colocataires gambadent, elles, qu’il pleuve ou qu’il… pleuve, dans la prairie, sous les haies ou dans le gros tas de compost qu’elles grattent pour se régaler de bestioles que l’absence de gel a laissé proliférer.

Mais revenons à la malade. Depuis trois semaines, elle ne parvient plus à se dresser sur ses pattes. En général, quand ça commence, c’est le début de la fin. C’est souvent signe d’une pathologie incurable : maladie de Marek, coccidiose ou encore coryza. Si ces sujets vous intéressent, faites comme moi, allez sur Google et vous pourrez aussi faire le malin.

Parmi les traitements recommandés, le plus radical est le billot et la hache bien aiguisée. En deux temps, trois mouvements (non, un) et schlak! la poulette n’a rien senti et est soulagée. Mais je ne me résous pas à cette solution, c’est la poule préférée de mon petit Cyril et il ne me pardonnerait jamais d’avoir été son assassin. Donc je vais la chouchouter jusqu’au bout.

Comme le cas semble désespéré, je risque un traitement de choc. J’ai écrasé dans son écuelle d’eau un demi-cachet d’Ibuprofen, un anti-inflammatoire bien connu des tennismen qui ont mal au dos et aux jambes, comme ma poulette en somme. Et je l’ai refait à plusieurs reprises, chaque fois que j’ai changé son eau.

Résultat, croyez-le ou non, le miracle s’est produit. D’abord, la poule s’est levée et est restée debout sur place toute la journée, le deuxième jour elle est sortie de la cabane pour un petit tour chancelant et aujourd’hui, taratata elle gambade avec les autres. Pour me remercier, elle m’a couru entre les pieds et presque fait trébucher.

Doucement, miss, j’ai assez avec mon mal de dos, pas la peine de me casser les pattes.

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Ordinaire

Je me suis arrêté et pourtant il n’y avait rien à voir. Sauf le paysage de l’ordinaire sous un ciel gris, la terre grasse dans la lumière laiteuse d’un jour d’hiver.

J’ai garé ma voiture sur le bas-côté de la petite route et j’ai marché un bon kilomètre pour dérouiller mon mal de dos, petit « blocage articulaire » m’a dit le kiné qui après m’avoir soigné m’a conseillé de bouger un peu:  «… mais pas trop, Monsieur Collart, et surtout pas de tennis pendant deux semaines, je vous connais hein ! ». J’avance donc lentement comme un papi septuagénaire et tente de mettre en application la leçon n°9 de mon livre de méditation « 25 leçons pour vivre en pleine conscience », lu et relu depuis que ma fille me l’a offert pour mes septante ans. Mais ce n’est pas facile pour un hyperactif de mon acabit de passer de l’âge du faire à celui de l’être. Pas simple quand on s’est agité toute sa vie de ralentir le pas – oh ! pas tous les jours mais de plus en plus régulièrement quand même –  pour simplement « se rendre sensible et présent à ce que l’on ne regarde plus : tout ce qui est ordinaire et habituel* ». Et ce livre apaisant de citer cette recommandation de Paul Valéry : « N’oublie pas que tout esprit est façonné par les expériences les plus banales. Dire qu’un fait est banal, c’est dire qu’il est de ceux qui ont le plus concouru à la formation de tes idées essentielles ».

Tout en évoluant dans la campagne de mon village, laissant l’air humide s’engouffrer dans mes narines pour me rafraîchir la cervelle, je me connecte en pleine conscience à la banalité qui m’entoure et répète à haute voix cette phrase ponctuant la leçon 9 du bouquin, empruntée à Montaigne : « Je n’ai rien fait d’aujourd’hui. – Quoi ? N’avez-vous vécu ? C’est non seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations… »

Et quelques gilets bleus au bord du chemin m’applaudissent pour ma sagesse.

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* Leçon 9 – Méditer, jour après jour – Christophe André (éd. L’Iconoclaste)

La dame et le jeune homme

Nous sommes au comptoir du club, après le tennis. Trois jeunes gens de plus de soixante ans et deux de septante. On rit et on badine comme des vieux adolescents. Dans la tête, on a tous toujours 20 ans.

Soudain entre une jolie blonde d’au moins une cinquantaine d’années avec un gamin entre trente et quarante ans. Ils se tiennent par la main et vont s’asseoir, en amoureux, à une table près de la grande fenêtre. La lumière extérieure joue dans les cheveux de la belle et ses yeux bleus brillent de bonheur.

Les cinq vieux cons qui se croient encore de jeunes coqs ne peuvent s’empêcher de la regarder – oserais-je le vilain mot de mater ? – avec des yeux doux et de lui faire belle figure. Elle sourit à l’un et à l’autre mais son regard transperce les nôtres. Oui, Monsieur Yann Moix, à partir d’un certain âge, les hommes ne deviennent peut-être pas invisibles mais transparents.

Ce qui revient au même.

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Vent poète

J’ai remonté le col de ma veste, le vent est frisquet et quelques gouttes de pluie ruissellent dans ma nuque. J’ai encore une bonne heure de foot à regarder ce dimanche matin, c’est au tour de l’équipe d’Awen de faire aussi bien que celle de son petit frère Cyril ce samedi. Pas de souci, elle joue bien et gagne son match. Papi-foot est donc comblé. Place maintenant à papi-writer.

Mon après-midi est consacrée à la mise en ordre des notes éparses et disparates griffonnées (pas faciles à décrypter, j’aurais pu être docteur avec cette écrirature illisible) dans mes carnets et dans les marges de mes livres lus dernièrement. J’essaie de relier ces idées entre elles mais en vain, on dirait que le vent les a dispersées.

J’ouvre alors le recueil de poèmes de Michel Baglin, joliment titré « L’Alcool des vents » (éd. Rhubarbe 2010) dont les textes se dégustent par petites gorgées près des flammes qui dansent au rythme du vent qui fredonne dans la cheminée.

Ce livre, je l’ai découvert grâce à Gabriel Ringlet dont j’ai évoqué il y a quelques jours le bel ouvrage consacré à la célébration religieuse ou laïque des jours, importants ou non, de notre vie : « La grâce des jours uniques » (éd. Albin Michel).

Il y cite, en effet, Michel Baglin dont le recueil de 95 poèmes est un hymne « à la vie et ses ivresses », le chant d’actions de grâce d’un athée qui l’adresse non pas à un Dieu auquel il ne croit pas mais… au vent, « aux coups de vent, de chance et de tabac. »

J’ai repris en sous-titre de mon blog la phrase qui entame son livre et que je verrais bien comme philosophie et fil rouge à l’ensemble de bric et de broc de mes notes, carnets, brouillons et billets : « Tout compte fait, si je devais rendre grâce ce serait à des riens… à de l’anodin qui compte pour zéro dans les colonnes et pèse pourtant dans la balance…. des paysages et des passants qui ne figurent qu’au désordre du jour… un peu de violon dans les fils télégraphiques pour faire chanter une route d’hiver. »

Bon vent à tous cette semaine !

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