Maintenant

Lendemain de Noël. J’ai toujours préféré les jours entre les fêtes, j’aimais me rendre au bureau ces jours-là. Le calme régnait, seulement quelques collègues étaient là. Comme le trafic sur les routes, la pression s’était diluée. Souvent, cette période était propice aux brainstormings productifs, c’était le moment où l’on mettait au point les dernières idées pour les campagnes automobiles du Salon de l’Auto qui ouvrirait ses portes à la mi-janvier. C’était généralement une semaine riche en imagination, les quelques créatifs présents à l’agence aimaient savourer la liberté – et le champagne – de ces journées hors du temps. Le midi, nous allions au restaurant tous ensemble et l’on y traînait une bonne partie de l’après-midi. Pierre, Jan, Marc, Dirk, Patrick… je n’oublierai jamais vos visages ni vos prénoms.

Ce n’est pas comme ce type que j’ai vu ce matin. Marie-Thérèse étant partie faire son tour en ville, je suis allé prendre un café et lire le journal dans un bistrot de la Grand-Place en hibernation après la folie des animations du Marché de Noël et de Viva for Life. À part quelques travailleurs qui démontaient les chalets, il n’y avait quasi personne sur les trottoirs et dans les établissements.

Il faut dire qu’il fait froid ce matin, il a bien gelé, tout est givré – presqu’un lendemain de Noël blanc – seul le ciel bleu et le soleil donnent une illusion de chaleur. Dans le bistrot où, devant mon journal pas encore ouvert, je sirote mon expresso brûlant, j’essaie de mettre en pratique les conseils d’un bouquin de méditation traitant de la pleine conscience, c’est-à-dire l’abandon total de soi à l’expérience du présent, tout en ressenti, sans réflexion, dans le vide cérébral. Pas de passé, pas de futur, pas de pensée. Au moment même où je sens la réalité de l’instant m’envahir complètement, la porte du café s’ouvre, un type entre et me crie « Salut Michel, comment vas-tu, il y a si longtemps qu’on ne s’est pas vus ! ». Il vient s’asseoir à ma table, je ne sais pas qui il est. « M’enfin, Michel, tu ne me reconnais pas ? On a joué au foot quand nous étions jeunes dans le même club à Nivelles… je m’appelle Daniel… tu vois maintenant qui je suis ? ». Je réponds oui mais je ne vois pas. Il me raconte alors plein de souvenirs… dont je ne me souviens pas. Un vague brouillard remplit progressivement le vide de ma tête et de ces brumes émerge alors le visage jeune de ce Daniel. Tout ce que je me rappelle, c’est que nous avions peu de relations, nous n’étions ni amis ni ennemis juste indifférents l’un à l’autre.

De plus en plus souvent, il m’arrive de reconnaître des visages croisés en rue mais sans la moindre idée d’où ils me reviennent et surtout sans pouvoir y coller un nom ou un prénom. Ce n’est qu’en parlant avec ces personnes que je m’aperçois alors que nous nous sommes connus jadis à tel ou tel endroit et que parfois nous nous sommes même côtoyés pendant des années. Le souvenir des individus et de leur nom, ai-je un jour lu quelque part, dépend surtout de la relation affective, positive ou négative, que l’on a connue avec eux, peu importe le temps vécu ensemble.

Quand Daniel m’a quitté, j’ai enfin ouvert mon journal. Et le hasard a voulu que le grand article du jour soit consacré à l’Alzheimer. Je me suis évidemment précipité dessus afin de voir si mes trous de mémoire (oubli des noms de personnes mais aussi de villes visitées, de lieux de vacances, de mots de vocabulaire sur le bout de ma langue mais qui ne sortent pas de ma bouche quand il le faut, de l’endroit où j’ai laissé mes clés de voiture etc.) sont des signes avant-coureurs de cette horrible maladie qui occulte des pans entiers de votre vie, qui efface vos proches, et qui pour finir vous fait oublier qui vous êtes vous-même.

Le plus terrible, avec cet Alzheimer, c’est qu’il est toujours actuellement incurable. De nombreux dépistages, même précoces, peuvent révéler, jusqu’à plus de vingt ans à l’avance, si l’on est susceptible d’en être victime. Quelques mesures préventives comme une vie saine sur le plan alimentaire, sportif, cardio-vasculaire peuvent, croit-on sans en être certain, reculer l’échéance et amoindrir les dégâts. Mais guérir, sûrement pas. Alors, comme le dit le spécialiste-neurologue interviewé, ce n’est peut-être pas une si bonne idée de se faire dépister trop tôt car un constat positif n’aurait peut-être pour résultat que d’engendrer de la désespérance.

En lisant cet article et en ré-essayant d’être en pleine conscience, c’est-à-dire en relation purement expérimentale et non intelligente avec l’instant présent, je me dis que moi, je ne veux pas savoir. Je veux simplement vivre maintenant. Et demain et après-demain aussi. Le mieux possible. Le passé est de toute façon envolé et destiné à s’évaporer dans les brumes de l’oubli. On peut certes tenter de le retenir un peu dans un album-photos ou sur un blog de billets quotidiens.

Mais ce qui compte vraiment, c’est l’instant présent. Et notre relation affective avec ceux qui le comblent.

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