Trésors

Le soleil est entré dans la chambre par les interstices du volet. Il devait être cinq ou six heures du matin, je n’ai pas regardé ma montre, je suis en vacances. Sans faire de bruit, je me suis levé et ai inspecté la chambre du mas où je vais passé la semaine, n’ayant pas eu le temps – ni le courage surtout – de le faire hier soir, écrasé de fatigue et de chaleur après ma journée automobile. Ce mas, maison d’hôtes, que je connais bien pour y revenir chaque année depuis au moins une dizaine d’années est un véritable coffre à trésors. Des aquarelles sublimes accrochées à tous les murs intérieurs. Des fleurs, des lierres, des vignes accrochés aux grosses pierres des maçonneries extérieures. Et puis aussi, et c’est ce qui m’intéresse le plus, des livres, des livres et encore des livres. Partout, à la disposition des invités.

En me baissant pour prendre mes chaussures, j’en découvre quelques uns tapis dans le bas de la table de chevets. Je les regarde. Quelques auteurs que je ne connais pas, mais aussi le formidable roman d’aventures Le hussard sur le toit de Jean Giono et le non moins génial Bouvard et Pécuchet, le chef d’œuvre inachevé de Gustave Flaubert. Le style de livres que je ne lis plus depuis longtemps, trop occupé à tenter de suivre, tant bien que mal, le flot des productions littéraires d’aujourd’hui.

Mais là, j’ai pris le temps de feuilleter ces deux vieux romans dont je me souviens avoir analysé quelques pages quand j’étais au Collège mais ne me demandez pas ce que j’en ai retenu, le gruyère qui me fait office de cerveau a tout englouti dans ses trous. Mais en relisant les premières pages, quelques souvenirs lointains me sont revenus : l’horreur du choléra sur la France du XIXe qui m’a fait frémir quand, adolescent, j’en ai lu les descriptions jeangionesques et les rires de la classe quand le prof lisait comme un théâtreux les descriptions comiques et opposées du physique des deux amis du roman de Flaubert :

« L’aspect aimable de Bouvard charma de suite Pécuchet. Ses yeux bleuâtres, toujours entreclos, souriaient dans son visage coloré. Un pantalon à grand-pont, qui godait par le bas sur des souliers de castor, moulait son ventre, faisait bouffer sa chemise à la ceinture ; – et ses cheveux blonds, frisés d’eux-mêmes en boucles légères, lui donnaient quelque chose d’enfantin. Il poussait du bout des lèvres une espèce de sifflement continu. L’air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard. On aurait dit qu’il portait une perruque, tant les mèches garnissant son crâne élevé étaient plates et noires. Sa figure semblait tout en profil, à cause du nez qui descendait très bas. Ses jambes prises dans des tuyaux de lasting manquaient de proportion avec la longueur du buste ; et il avait une voix forte, caverneuse ».

On savait écrire et surtout décrire en ce temps là, mon bon Monsieur ! Allez, le soleil chauffe déjà dehors et je n’ai pas encore bu mon premier café. Les aquarellistes ont déjà avalé depuis longtemps leur petit déjeuner et emporté leurs pinceaux et leur barda pour aller s’installer dans les vignes proches. Il faudrait quand même, moi, que je sorte prendre l’air, je ne suis pas venu ici pour rester enfermé.

Enfermé ? Pas sûr. Un livre c’est toujours un voyage.

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