Noël imprévu

Je tourne et je tourne et me perds dans les petites rues sombres et glauques du Nord de Charleroi. Je cherche l’impasse de l’Abri de Nuit. Soudain, je vois une lumière vive au bout d’un chemin de terre bordé de garages. C’est là. L’établissement n’est pas encore ouvert, les démunis attendent sous une bruine grasse, engoncés dans leurs sweats et anoraks à capuche, les mains dans les poches ou serrées sur un gobelet de soupe qu’un brave type leur sert à l’arrière de sa petite voiture transformée en misérable food truck. De temps en temps, les couleurs d’une fusée de feu d’artifices éclaire le ciel noir et nous rappelle que c’est la nuit de Noël.

Mais que fais-je dans cet endroit ce soir ? C’est le hasard qui m’a amené là. Normalement, je devrais être assis à une table de fête à la maison mais un contretemps familial nous a contraints à remettre la tradition à plus tard. Rien de grave, juste un imprévu. Mais voilà, j’avais déjà préparé la bouffe.

Le mot « bouffe » n’est pas approprié, je devrais dire, mais ce pourrait être pris pour de la vantardise, le festin. En effet, hier toute l’après-midi, j’avait fait lentement mijoter, après les avoir dorées à la poêle, six belles roulades de lapin mouillées d’un peu d’eau et d’une bonne bière brune accompagnées d’échalotes, d’oignons, de carottes, de tomates, de raisins secs et de quelques mirabelles de mon jardin au miel et au vinaigre.

Deux grandes casseroles bien remplies sont au frais à la cave, il ne restait qu’à réchauffer leur contenu pour ce soir. Et il y a bien là de quoi nourrir 12 à 15 personnes. Chez nous, c’est la tradition dans nos familles, on voit toujours les assiettes en grand. Mais qui va donc manger tout ça maintenant ?

Il n’y a pas de resto du cœur dans mon coin. Je téléphone au CPAS, c’est fermé. J’appelle alors un numéro d’urgence et là, on me répond d’essayer de porter les plats à un abri de nuit où chaque soir à partir de 21h00, on accueille une trentaine de SDF, d’alcolos, de toxicos, de paumés en tous genres. On me donne l’adresse mais je ne promets rien, l’endroit n’est pas des plus rassurants. Mais c’est Noël, je ne vais quand même pas poser un lapin avec mes roulades de lapin (je sais, c’est facile). J’ai réchauffé les roulades et les légumes dans des raviers en alu, les ai bien emballés et suis parti.

Quand je suis arrivé près du type qui distribue la soupe, je lui ai expliqué mon affaire en regrettant toutefois de ne pas avoir assez de bou… non de festin pour tout le monde. « Mais c’est sympa comme ça » me dit-il « on va partager ».

Chez ces gens-là, Monsieur, on ne discute pas, on agit. Il y avait une femme dans le groupe, tout le monde est immédiatement d’accord pour que je lui donne le premier ravier. Il y avait aussi un tout jeune homme, grelottant, sans doute un nouveau, le groupe décide que le deuxième ravier est pour lui. Quant au troisième, « on va tous le goûter un peu » disent-ils en souriant.

Je les ai alors quittés, gêné de retourner dans mon petit confort douillet près de mon feu ouvert, en entendant des mercis et des « Joyeux Noël M’sieur » dans mon dos. La gorge serrée, je me suis retourné et leur ai répondu « Et vous les gars, Courageux Noël !»

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