De quoi je me plains ?

Quand je suis rentré du Canada en 1987, une de mes priorités était de m’inscrire dans un club de tennis et d’y trouver un groupe de joueurs dans lequel m’intégrer. Je me suis donc rendu au Smashing de Nivelles un jour de semaine vers midi, bu une bière au bar du Club, ai rempli le formulaire d’inscription et ai demandé au gérant comment procéder pour entrer en contact avec d’autres joueurs. Il m’a tendu un leaflet reprenant la liste des membres en me disant « Appelle Jean M…. ou D…. ou B…., ils jouent bien, sont sympas et souvent disponibles ». J’appelle le premier de la liste qui me demande si j’ai mon sac avec moi. Je lui réponds que oui et… 10 minutes plus tard, Jean-M…. débarquait au club à vélo et en tenue de combat. Nous avons joué sur le terrain numéro 2, il m’a flanqué un 6-1, 6-0, m’a offert la bière d’après match et invité à entrer dans son groupe. Et pendant plusieurs années, nous nous sommes retrouvés avec ses amis, devenus les miens entretemps, tous les mardis soir pour taper la petite balle jaune et ensuite, débriefer la partie au bar.

Mais un sale jour, le maudit Parkinson a éloigné Jean-M…. des courts. Je le revoyais de temps en temps en ville, toujours plus abîmé que la fois précédente. Ce matin, en me baladant sur le marché, je l’ai croisé avec son épouse. La maladie l’a complètement envahi, il tient à peine debout et parle avec difficulté mais assez quand même pour s’intéresser aux autres et me demander comment va mon tennis, mes enfants, ma vie. Je ne savais que répondre, gêné que j’étais de me trouver tellement intact face à lui tellement diminué.

Cette sensation, je l’ai vécue aussi mercredi passé quand j’ai reçu un mail d’un ancien condisciple de Collège absent à nos retrouvailles du 50ème anniversaire de notre entrée en rhéto. Absent pour une raison valable : R….. est atteint du locked-in syndrome depuis l’an 2000. Complètement paralysé, enfermé et solitaire dans le silence, il ne peut plus communiquer que via un ordinateur sophistiqué capable de traduire ses regards. Cela ne l’a pas empêché d’écrire deux bouquins sur son état, dont je vous donnerai les titres et détails dès que je les aurai lus. Je n’avais plus de nouvelles de ce copain d’adolescence depuis un demi-siècle et miracle, nous avons repris contact et j’ai reçu un long mail émouvant de sa part. Quand je sais combien écrire un mot, une seule lettre de l’alphabet même, lui demande d’efforts, j’en suis encore tout retourné. Et gêné, une fois encore, de la facilité avec laquelle j’aligne mes mots presque machinalement et remplis des pages et des pages de balivernes.

Le mail de R….. m’a fait repenser à un livre bouleversant que j’avais lu fin des années nonante Le scaphandre et le papillon (éd. Robert Laffont) de Jean-Dominique Bauby, ancien rédacteur en chef du magazine ELLE, terrassé par ce terrible locked-in syndrome suite à un accident vasculaire. Un livre bouleversant, dis-je, mais aussi drôle et terriblement touchant. « Autant que de respirer, j’ai besoin d’être ému, d’aimer et d’admirer. La lettre d’un ami, un tableau de Balthus sur une carte postale, une page de Saint-Simon donnent un sens aux heures qui passent » écrit-il, cloué dans son lit et son isolement.

Je suis hyper-heureux d’avoir retrouvé R….. ce mercredi, revu Jean-M….. ce matin et relu quelques pages de Jean-Dominique Bauby ce soir. Ils m’ont remis mes pendules à l’heure.

De quoi je me plains avec mes bobos ?

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