Musée de sable

J’ai emporté sur la plage « Lorsque j’étais une œuvre d’art » d’Eric-Emmanuel Schmitt (2002) en version Livre de Poche. J’aime beaucoup cet auteur vif, créatif, prolifique, profond et néanmoins « facile à lire » ce qui pour moi n’est pas un reproche mais au contraire un compliment. Ce livre, je ne l’ai pas acheté mais reçu de ma libraire en cadeau à l’achat d’un roman plus récent, plus lourd et plus cher.

Je m’allonge bien planqué, à l’abri du soleil sous un parasol à la toile épaisse et à portée de main d’un verre de liquide rafraîchissant posé sur une petite table. Je m’attends à lire une histoire plaisante, bien écrite, sans prise de tête. Et je me retrouve embarqué dès les premiers mots dans une aventure inquiétante, voire glauque, dont le héros est un jeune garçon désespéré et suicidaire. « Euh… ai-je bien choisi mon bouquin pour ma seule journée de plage prévue pendant cette petite semaine de vacances ? ».

L’écriture d’Eric-Emmanuel Schmitt est plus forte que mon interrogation. Elle est tellement palpitante et imaginative et les personnages tellement extravagants que je n’arrive pas à fermer le livre. Au contraire, plus j’avance dans les pages, plus j’oublie la plage. Le sujet est fascinant, un « artiste » fou et maléfique transforme le corps d’un jeune homme en objet d’art vivant, le privant de liberté et « d’âme ». Je ne vous raconterai pas l’intrigue, car elle a un côté thriller qui connaît de nombreux rebondissements. Je dirai simplement qu’il s’agit d’un roman allégorique de notre époque qui vénère les apparences qu’elle préfère aux valeurs profondes et intimes. Avec, entre autres, le culte effréné du corps et les supplices que lui imposent les hommes et les femmes pour le rendre toujours plus séduisant, plus beau, plus sexy, plus performant.

Je sors le nez du Poche quelques instants pour respirer et boire une gorgée glacée. Je promène le regard autour de moi. Décidément, je ne suis pas au bon endroit pour lire ce livre. Je suis entouré de corps suppliciés, rougis, jaunis, brunis, brûlés, offerts au soleil impitoyable. Des ébauches d’œuvres d’art vivantes nues comme des statues mais qui se contorsionnent, tournent sur elles-mêmes comme des sculptures mobiles et se déplacent doucement pour aller se tremper de temps en temps dans la fraîcheur de la mer dans le but, dirait-on, d’adoucir d’intolérables souffrances.

Je ferme le bouquin et décide de quitter ce musée de sable brûlant. Je serai mieux pour achever sa lecture sur le balcon de ma chambre à l’ombre des palmiers. Las, je n’ai pas pu y rester longtemps, les moustiques ayant entrepris de me sculpter les poignets, les chevilles et le cou derrière les oreilles.

J’ai donc achevé la lecture dans ma chambre. Un livre passionnant, étonnant, dense et léger à la fois, profond et fantaisiste. Une écriture éblouissante. Un livre d’Eric-Emmanuel Schmitt, quoi !

photo

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s