Corvée ?

J’ai les ongles noirs et les doigts rougis. Je viens de désherber à la main et à la rasette une petite centaine de mètres de sentiers. Quand j’étais enfant, je détestais cette corvée et maudissais mon père quand il me demandait d’arracher dans notre jardin ce qu’on appelle en dialecte de chez nous les cruaus (l’ivraie, les mauvaises herbes).

Des années plus tard, c’est un adjudant que j’ai détesté de m’avoir privé d’une permission de long week-end de Pentecôte, pour cause de mauvaise conduite (une broutille dont je ne me souviens même plus), afin de nettoyer la cour de la caserne des mousses et herbes qui se lovaient dans les interstices de ses pavés. Et puis sont venues mes années Rondup. Fini le désherbage manuel ! Pendant ces années-là, les pissenlits, les trèfles et autres pâquerettes vivaces n’occupaient pas mes pensées concentrées sur des choses « tellement plus importantes ».

Aujourd’hui, le retour à la binette et à la rasette ne représente pas une corvée ni une besogne subalterne. Au contraire, quand je les ai en mains, c’est comme si j’empoignais les rames d’une barque pour une balade dans le temps. Mes doigts grattent la terre, ma tête vagabonde dans le rêve. Je repense au jardinet de mon père. Et à mon père surtout. Lui qui me manque depuis1984. Mon Dieu, comme le temps passe. Tout à l’heure, quand j’aurai nettoyé mes outils avec un caillou comme il me demandait de le faire et que je les aurai rangés dans ma cabane comme alors dans sa remise, je m’assoirai contre le bouleau et écouterai sur mon iPhone la belle chanson de Céline Dion: Parler à mon père.

Arracher les mauvaises herbes me ramène aussi, je l’ai écrit plus haut, à l’époque de mon service militaire. Oh ! je n’ai pas de souvenirs de guerre à raconter ni de décorations accrochées à un bel uniforme à montrer. Mon année d’armée fut surtout celle de la rentrée à l’école de la pub. Le soir, pendant que d’autres filaient à la cantine ou dans les bars à soldats, j’ai eu la bonne idée de suivre des cours qui m’ont permis de rencontrer des gens formidables, comme Gil de Grandsaigne qui m’a filé le virus de la créativité. Gil n’est plus là non plus aujourd’hui. En arrachant les pissenlits de mes chemins, je pense à lui, avec émotion, lui qui a arraché de ma tête mes complexes de petit provincial et m’a donné assez de confiance pour cultiver mon imagination et osé en faire mon métier.

Arracher les mauvaises herbes, enfin, me fait penser à ma femme. Elle est partie aujourd’hui pour toute la journée avec son groupe culturel pour une excursion à Giverny où a lieu une expo Degas au Musée américain, près de la maison de Claude Monet. Quand elle reviendra, je ne voudrais pas que des racines de « bellis perennis » ternissent l’image des iris des jardins du peintre qu’elle aura encore dans le regard.

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