On a bien failli ne plus avoir de Père Noël

Il était une fois un vieux monsieur à la longue barbe grise, triste et misérable, assis à même le sol du hall d’une gare. À ses côtés ronflait un vieux renne qui n’avait plus que la peau sur les os. Le vieillard s’était réfugié derrière la porte tant bien que mal à l’abri des courants d’air, mais pas trop loin quand même des rares passants auxquels il tendait un vieux sac, une sorte de hotte sale qui avait dû être rouge dans une vie antérieure. Personne n’y jetait des pièces, pas même ces petites du même vieux rouge dégueu qui ne valent rien et qui sont juste bonnes à faire des trous dans les poches.

Il était une fois aussi dans une autre ville un autre vieil homme sale, hirsute, transi dans un manteau cramoisi, les pieds gelés dans des bottes bordées de fausse fourrure. Ce pauvre hère était affalé sur une carcasse d’une carriole en bois déglinguée qui à la place des roues avait des planches semblables à des skis. À ses côtés dormait aussi un vieux cerf ou renne ou orignal ou élan, bref une vieille bête dont la tête portait des cornes tordues. Le barbon avait les doigts crispés sur le goulot d’une bouteille de vinasse et son gros nez était rouge-bordeaux-écarlate. Il bredouillait des mots incompréhensibles et montrait aux passants un morceau de bois en forme de bûche, sur lequel était écrit « J’ai faim ».

Il était une fois aussi dans un petit village, racrapoté dans la paille d’une cabane à moutons, un vieux clochard, malade et fou, qui agitait sans cesse une clochette au son aigrelet en marmonnant des mots d’anglais dont on ne comprenait rien. « Jingle bells, jingle bells » mais qu’est-ce que ça voulait bien dire ?

Il était une fois un mois de décembre sinistre, des rues, des places et des ruelles sans neige, sans sapins, sans guirlandes, sans musique, sans clochettes, sans vitrines pleines de cadeaux, sans nuits étoilées. Des trottoirs mouillés et glacés où il n’y avait plus, ici ou là, que de vieux barbus perclus, inutiles, abandonnés.

Personne n’y prêtait attention. Les temps étaient désormais au chacun pour soi, tant pis pour tous.

Le 24 décembre, alors qu’il faisait encore plus gris et plus froid que les autres jours, un petit garçon eut une idée. Resté seul à la maison, c’était les vacances qu’on appelait autrefois les vacances de Noël, l’enfant eut envie de sortir afin d’aller voir si le vieux qui dormait dans la gare où il prenait le train pour l’école n’avait besoin de rien. Les courants d’air devaient être terribles quand tournait la porte-carrousel près de laquelle il avait installé sa paillasse. L’enfant prit sa plus chaude écharpe et la porta au vieil homme. Et soudain, la gare s’illumina de mille guirlandes de lumières.

Le même jour, dans l’autre ville, celle du vieil ivrogne affamé et écroulé sur une luge pourrie, une petite fille inquiète de son état lui porta quelques tranches de pain, un gros morceau de fromage et une bonne bouteille de Saint-Émillion qu’elle avait prise dans la cave de son papa. Et soudain, de gros flocons se mirent à voltiger dans l’air et des sapins à pousser à tous les coins de rue.

Le même jour enfin, dans le village où une vieille cloche agitant une clochette dormait seul dans la paille d’une bergerie, un petit gars, qui n’avait rien à offrir, se leva pour aller lui tenir compagnie et chanter avec lui. Et soudain, le ciel se remplit d’étoiles, les sapins de boules scintillantes, les vitrines de cadeaux.

Et soudain, il y eut à nouveau un Père Noël dans toutes les villes et les villages du pays. 

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