Échecs et frites

« J’ lui dis ou lui dis pas ?

Bon, je ne dis rien et je prends encore une frite, la trempe dans la mayonnaise, miam c’est trop bon, je ne veux pas que ça s’arrête, je vais donc faire semblant de rien et déplacer ce pion pour relancer la partie. Tant pis pour l’échec et mat. J’aurai bien l’occasion de lui bouffer son roi plus tard… pour l’instant je m’occupe de bouffer les frites ».

Pour mon retour en ville, je suis servi. Je me suis installé à mon poste d’observation habituel, camouflé derrière mon café et mon Molekine, et je ne suis pas déçu : ces deux copains qui jouent aux échecs tout en mangeant des frites me font rire. Il n’y a qu’en Belgique qu’on voit ça et c’est pour cette raison qu’on l’aime ce pays… de fous : allez hop, une grosse clouche de mayo entre un déplacement de la reine et du cavalier !

Allez les gars, prenez votre temps, je vous regarde de loin et je savoure !

Personne

Voilà dix jours que je n’ai rencontré personne. Dix jours que je n’ai parlé à personne, sauf ma femme et quelques mots à mon voisin par dessus la haie. J’ai dû annuler mes rendez-vous de tennis hebdomadaires avec les copains, renoncer à une bouffe chez un vieil ami avec quelques anciens de la réclame ainsi que décliner une fête chez mon frère. Pas vu non plus mes filles ni mes petits-fils sauf en photos ou via WhatsApp.

Mais demain, fin de mon isolement, je devrais, normalement, faire mes premiers pas de retour en ville, d’abord à la librairie et puis au Zinc pour un café. Quel événement !

Et bien, vous savez quoi ? Je ne devrais sans doute pas l’écrire, mais tout cela ne m’a pas manqué. Ou alors si peu. S’ils me lisent, mes amis et la famille de mon frère vont sûrement se dire « il est sympa, Mich, on l’invite, il ne vient pas et ça ne lui pèse pas plus que ça ».

Comprenez-moi, les gars, cela n’a rien à voir avec vous, je vous adore et j’aime votre compagnie. Mais parfois, ce n’est pas désagréable de passer un peu de temps avec quelqu’un qu’on ne connaît pas très bien. Quelqu’un qui s’appelle Personne.

Ou Moi.

Humanisme*

Hier est un jour funeste.

Jean-Jacques Sempé s’en va et laisse son Petit Nicolas orphelin. Et Salman Rushdie que l’on croyait enfin mener une vie totalement libre, puisque l’on ne parlait plus de lui dans les pages des faits divers, est violemment agressé à New-York, poignardé au cou et l’abdomen avant une conférence. Il est désormais entre la vie et la mort. Le lien entre ces deux événements ? Aucun sauf celui que ma profonde tristesse ressent devant ces deux terribles nouvelles blessures infligées à l’humanisme.

L’humour de Sempé qui ne vécut pas une enfance heureuse, c’est le moins qu’on puisse dire, s’appuiera cependant durant toute sa vie sur l’élégance, la dérision et l’humilité. Et toute la générosité d’un talent immense, bien sûr.

L’esprit libre de Salman Rushdie, lui, luttera tout au long de son œuvre contre l’obscurantisme et la soumission des individus face à la violence des dogmes et la « furie » du monde.

J’avoue ne pas avoir été un lecteur assidu des oeuvres de ces deux immenses auteurs (oui, je classe Sempé parmi les grands auteurs) mais leurs écrits et/ou dessins ont toujours été présents dans mon proche environnement. Notamment les extraordinaires illustrations de Sempé pour le New-Yorker auquel j’étais abonné pendant mes années publicitaires et deux romans de Rushdie, « Furie » et « Le dernier Soupir du Maure », que j’ai ressortis de ma bibliothèque et que je viens de placer au dessus de ma PAL afin de les relire dans les prochains jours.

* PhilosophieThéorie, doctrine qui place la personne humaine et son épanouissement au-dessus de toutes les autres valeurs (Dictionnaire Le Robert)

Voltige

La tondeuse à gazon du voisin d’en face a des ratés. Le moteur tousse, s’arrête, reprend, crache, se tait enfin, mais c’est pas possible il va rendre l’âme. Et puis, vroum, tout d’un coup, il repart de plus belle. Entre nous, est-ce vraiment une chaleur à tondre la pelouse ? Curieux, je fais le tour de la maison pour aller jeter un coup d’œil. Et surprise, je ne vois personne dans les environs.

Alors ce moteur, c’est quoi ? Je lève alors les yeux et aperçois très haut dans l’azur un avion de voltige s’amuser à faire des tonneaux, des loopings et des chutes en feuille morte ce qui provoque les turbulences et les arrêts de son moteur. C’est extraordinaire ces acrobates du ciel, ils me fascinent autant qu’ils m’effraient depuis mon enfance.

J’avais 6 ou 7 ans et je n’habitais pas loin du champ d’aviation militaire à Nivelles. Quand il faisait beau comme aujourd’hui, j’allais avec mon frère Jean-Pierre le plus près possible de la piste et des hangars admirer les pirouettes des pilotes qui s’entraînaient sur des petits avions rouges à ailes doubles. Presque toujours par trois, ils se lançaient dans des figures toutes plus audacieuses les unes que les autres et quand ils tombaient en feuille morte, nez en avant et en tournoyant moteur coupé, c’était à celui qui le relancerait le dernier et redresserait sa machine le plus tard possible, le plus près du sol. Avec mon frère, on espérait toujours secrètement, garnements que nous étions, qu’une fois ou l’autre un des avions allait quand même se planter dans l’herbe. Cela n’est heureusement jamais arrivé.

Un ami de mon père, barman-cuisinier à la caserne des pilotes, disait que ceux-ci se lançaient des paris et des défis toujours plus dingues, après avoir consommé sans modération des bières au comptoir du mess.

Ces souvenirs enfouis au plus profond de ma mémoire me reviennent par tonneaux et loopings, alors que j’admire le show du solitaire au dessus de mon jardin. Pas de danger qu’il se crashe celui-là, il est beaucoup trop haut, il n’est pas avec des copains têtes-brûlées, il n’est que 10 heures du matin et le bar du petit aéroport pas loin de chez moi n’est sûrement pas encore ouvert.

Isolement

Depuis samedi matin, me voilà condamné à l’isolement. Je squatte une chambre dont je ne sors quasi pas et évite tout croisement dans les autres pièces de la maison avec mon épouse afin de ne pas la contaminer. Je lui parle derrière les portes. Cette situation présente un avantage certain, peu de risques de discussions longues et contradictoires. Comme je suis très affaibli, elle pourrait en profiter pour avoir le dernier mot.

Les seuls autres êtres humains avec lesquels je communique sont les rares passants dans la rue auxquels je fais signe bonjour depuis ma fenêtre et qui doivent sans doute me prendre pour un dingue.

Échanges plus rapprochés, mes poules au fond de mon jardin. Elles, elles s’en fichent de ma contagiosité, elles se frottent joyeusement à mes jambes dès que j’entre dans leur petite prairie, et je me donne l’illusion de croire que c’est par amour. Oui, par amour de la bouffe que je vais leur distribuer, dès qu’elles auront leurs graines, cot cot, salut mon vieux. Elles ont été quand même assez sympas pour me pondre deux œufs que je vais ramener dans la cuisine. Mais, bon sang, pourquoi quand on a le Covid, un œuf pèse aussi lourd qu’un sac de patates ?

Bonne journée à tous et je vous adresse la formule devenue virale depuis deux ans : prenez soin de vous.

Positif

Cette fois, c’est la bonne.

J’avais déjà eu une première frayeur en France il y a un mois, j’avais quelques symptômes mais un test antigénique m’avait rapidement rassuré : mes vacances ont pu se dérouler sans problèmes aussi bien pour moi que pour ceux qui m’entouraient.

Mais depuis hier, bardaf c’est l’embardée, ce qu’on croyait n’être qu’une pharyngite s’est mutée en Covid Omicron, j’ai été testé positif et suis maintenant obligé de m’isoler pendant au moins une semaine. Je ne vais pas m’étaler sur le sujet, tout va (presque) bien. Mais je risque sans doute d’être peu actif sur mon blog dans les prochains jours. On verra.

En attendant, profitez du soleil, prenez soin de vous et de ceux que vous aimez et restons… positifs !

Syncope

Rien n’arrête les chercheurs d’or. Même pas le soleil accablant. La sueur et la poussière leur collent au visage, mais ils creusent, grattent le sol dur comme du béton et sortent de la terre de grosses et précieuses pépites.

Parfois, le plus jeune relève la tête et s’adresse au vieil homme assis sur le banc à l’ombre du poirier :

Oh papi, tu ne veux pas venir nous donner un coup de main ?

D’une voix lasse, le vieillard répond :

– Non mais ça ne va pas, les gars ? Z’avez vu mon GSM, il affiche 32°, j’ai bientôt 75 ans moi, si je fais un dixième de ce que vous faites par cette chaleur de plomb, je tombe…

– Quoi ? Tu tombes mort ?

– Non, je tombe en syncope

– Ah OK, ça va alors…

– …

Historique

– Tu sais, papi, que nous venons de vivre une minute historique ? Nous venons de voir le premier goal en Coupe d’Europe de l’Union Saint Gilloise depuis plus d’un demi-siècle !

À 21h12, le capitaine de l’Union, Teddy Teuma, vient de tirer à bout portant sur le keeper écossais et de trouer son goal. Le public en délire n’en croit pas ses yeux, tout le monde chante, saute, applaudit, agite son écharpe, son bob ou son t-shirt. Le jaune et le bleu dansent et explosent dans les gradins. L’ambiance est indescriptible. Il n’y a qu’à l’Union que l’on vibre ainsi avec les meilleurs supporters (ce n’est pas moi qui le dis mais tous les connaisseurs de foot), les plus joyeux, les plus enthousiastes, les plus sympas et les plus fair-play de Belgique. Awen s’adresse à moi en hurlant pour tenter de couvrir les fanfares et les vivas, il m’est difficile de saisir ce qu’il dit, il doit me le répéter à plusieurs reprises.

Non ce n’est pas une minute historique mais bien plus encore, une soirée mémorable qui restera longtemps dans mes souvenirs. Certes pour l’exploit des Jaune et Bleu qui battront 2-0 l’équipe légendaire des Rangers de Glasgow, mais aussi et surtout pour cette réunion magique et improvisée par mon beau-fils et mon petit-fils qui m’ont invité à ce match génial joué à Louvain.

Tout était réuni pour une fête inoubliable: frites, Stella Artois (avec modération), écharpes, belle place en tribune, tambours, hymnes dont les fameux « Bruxelles – Ma Ville – Je t’aime – Je porte ton emblèèèmmme… – Allez l’Union »  ou « C’est l’Union qui sourit, c’est l’Union, c’est l’Union Saint Gilloiiiise… », des chants qui me donnent des frissons même si je ne suis pas un supporter acharné mais cette équipe de l’Union me va droit au cœur car dans ma jeunesse un de mes meilleurs copains de classe et de vestiaire de foot, Philippe M, y fut transféré pour y évoluer pendant quelques années.

J’ai pensé à lui, hélas décédé beaucoup trop tôt, quand les Jaune et Bleu sont montés sur le terrain. Ont alors défilé dans mon cinéma intérieur quelques matches de son époque.

Oui, c’était bien une soirée « historique », cela se lit sur nos visages, non ?

Mouche à m…

T’es sympa avec la nature, pas de pesticide, pas d’insecticide, tu laisses faire et paf, un matin tu descends dans ton petit verger et tes belles pommes sont par terre. Pas toutes, heureusement, mais beaucoup quand même…

Tu ouvres alors ton Opinel, tu coupes une pomme en deux et qu’est-ce que tu trouves dedans comme dans une boîte à surprise ? Une saloperie de bestiole qui y a élu domicile, la carpocapse au patronyme latin si joli Cydia pomonella.Un nom charmeur pour une salope dont la larve squatte tes fruits les plus sexys pour se nourrir et les… pourrir. Elle deviendra ensuite un beau papillon alors que toi tu auras une gueule de mauvais jour.

Le seul truc pour essayer de t’en protéger, si ce n’est pas trop tard, est de la tromper avec des leurres très colorés enduits de glu sur lesquels elle viendra se coller. Attirée comme toute emmerdeuse (et/ou emmerdeur) par ce qui est clinquant et tape-à-l’œil, elle adore les couleurs vives. Comme le jaune Shell des plaquettes conçues pour s’en débarrasser, sans danger pour la nature.

Comme vous probablement, j’ai croisé sur ma route (et aussi sur internet) quelques carpocapses humains que j’ai heureusement pu, pour la plupart, tenir à l’écart. Mais je me rends compte que j’ai souvent été trop sympa avec eux  – comme avec mes mouches à pommes – et que certains ne se sont pas privés pour me pourrir la vie. Ouf, pas trop quand même !  

Dommage qu’il n’existe pas de leurres géants bien gluants pour coller ces lépidoptères casse-burnes loin de nous et s’en débarrasser complètement.

Intensive ou extensive ?

… agriculture intensive ou extensive ?

Cette question m’avait coupé l’herbe sous le pied à mon premier examen de géographie en école secondaire. Je m’étais complètement emmêlé les fourches et avais confondu les pays « intensifs » avec les « extensifs ».

Quand revient le temps des moissons, ce souvenir douloureux de mon premier échec scolaire me remonte à la mémoire. Mais je n’en suis pas traumatisé quand même. Au contraire, les moissons sont un de mes moments préférés de l’été, les campagnes qui entourent mon village sont si belles avec leurs lingots d’or posés jusqu’à l’horizon. Aujourd’hui, les rouleaux énormes ont remplacé les parallélépipèdes (j’avais raté géographie mais pas géométrie !) que seules de puissantes machines peuvent soulever et déposer sur les énormes remorques des tracteurs, toujours plus puissants pour toujours plus de rendement. Il paraît que cette année, la récolte des céréales est excellente, l’ensoleillement ayant battu tous les records.

Cependant hier après-midi, j’ai vu, photographié et même dessiné deux frères, fermiers dans mon village, moissonner leur champ comme autrefois laissant au sol de petits ballots de paille qu’ils ont ensuite chargés à bras d’homme. Quand je dis « petits », tout est relatif car il faut être drôlement balaise pour les soulever à bout de fourche et les entasser sur la remorque. Dans ma jeunesse, à l’occasion d’un job d’étudiant dans une ferme de ma région, j’ai fait la moisson comme d’autres font les vendanges et mes reins s’en souviennent encore. Dieu que c’est dur !

Alors, en regardant ces deux lascars, je m’interroge : agriculture intensive ou extensive ? Je dirais « intensive » pour celui qui range les bottes de paille sur la charrette car il faut beaucoup d’intensité et de précision pour ce travail, et « extensive » pour celui qui les soulève car son corps et ses muscles sont toujours en « extension ».

Mais doit-on dire « agriculture » ou « agriculturisme » ? 😉

Essai de silhouette plus « extensive » 😉