Le mythe du planteur de choux

Tel Sisyphe poussant en vain la grosse pierre vers le sommet de la montagne dont elle dégringolera avant de l’atteindre, le pauvre jardinier recommence inéluctablement les mêmes gestes à chaque saison.

Cette année pourtant devrait le décourager, elle a été jusqu’à présent carrément pourrie. Tout d’abord le gel tardif a cramé les fleurs des fruitiers, mon pommier ne porte que cinq pommes rachitiques, le cerisier n’a offert que quelques cerises gâtées avant de mûrir, les poiriers n’en parlons même pas, le mirabellier semble plus généreux mais ses fruits restent durs comme des cailloux. Dans le potager, c’est la bérézina, le mildiou a empoisonné les tomates et s’attaque maintenant aux tiges et aux feuilles des pommes de terre que j’ai donc arrachées avant qu’elles soient atteintes. Elles sont bonnes à manger mais ne se conserveront pas. Les gousses des haricots-princesse sont rares et petites, les fraisiers n’ont quasi rien donné et ce sont les limaces qui ont bouffé les quelques fraises rescapées. Bref, c’est une année de m… au jardin et pas seulement le mien.

Et pourtant tous les jardiniers que je connais ne renoncent pas. Ils plantent et plantent encore. À la place des pommes de terre retirées, j’ai repiqué ce matin comme chaque année des choux. Tout en sachant qu’avant d’arriver éventuellement à maturité, ils devront résister aux chenilles, aux mouches, aux coléoptères, aux asticots, aux champignons, aux pucerons, aux pigeons… et aussi à l’excès de pluies. Autant dire que ce n’est donc pas gagné d’avance. Oui, planter des choux est un vrai défi.

Certains diront même que c’est un acte totalement absurde. Le jardinier philosophe leur rétorquera que dans Le Mythe de Sisyphe, Albert Camus conclut que l’absurde n’a de sens que dans la mesure où il est accepté. Que le bonheur est dans le geste et pas dans le réel.

Alors, je plante et je chante sous la pluie « Savez-vous planter des choux à la mode, à la mode de chez nous… on les plante avec le pied à la mode, à la mode… » Euh ! non pas le pied, pas encore, bientôt j’espère… 😉

Fleur bleue

– C’est quoi cette fleur ? C’est très joli !

– Oh merciii ! C’est un delphinium…

Le jeune fleuriste qui accroche cette belle vivace aux chaises de la Collégiale pour embellir la cérémonie de mariage qui va être célébrée ce matin est tout excité que j’apprécie son travail. Il est seul dans l’église à part le prêtre de garde pour les confessions. Moi qui viens ici chaque samedi pour ma « méditation » hebdomadaire, il me prend pour un « touriste » qui admire et photographie sa décoration et cela  le remplit, à juste titre, de fierté.

Ce qui me plaît surtout c’est moins l’esthétisme de l’ornementation que l’optimisme, voire la naïveté, que représente ce geste. Encore se marier à notre époque, promettre devant Dieu que l’on s’aimera toute la vie pour le meilleur et pour le pire et que seule la mort pourra vous séparer, tout cela en s’entourant des fleurs bleues préférées des butineurs, oser la joie, l’espoir et le romantisme en plein été pourri par tant d’orages et de nuages, oui, moi, ça me ravit…

Ne serait-ce pas cela la grâce divine ?

Le pied

Chez le kiné.

– C’est quoi ce vibro-masseur électrique que vous m’avez fixé au pied ?

– C’est un stimulateur endorphinique.

– Euh… ?

– C’est pour créer des endorphines, ces hormones qui luttent contre la douleur. Ses petites vibrations ne vous font pas du bien, Monsieur Collart ?

– Mouais… je sens surtout que mon pied tremble.

– Ce sont des frissons de bien-être… quand vous faites du sport, votre corps produit naturellement des endorphines et cela vous procure du plaisir, ici comme votre pied ne vous permet pas encore de pratiquer à nouveau le sport , cet appareil compense… vous ne trouvez pas ?

– Bof, je préfère quand même l’activité naturelle à ce plaisir solitaire !

Un été formidable

Mon petit fils de 14 ans était au camp scout en Ardenne ces derniers jours.  Bonjour le stress ! Ses parents (et moi aussi) consultions trois à quatre fois par jour la météo de l’endroit où il se trouvait. Pluies, orages, inondations… le climat n’était pas vraiment à la détente. Mais les nouvelles, rares, venant du camp étaient plutôt rassurantes.

Les gars, partis quatre jours après la date prévue pour le début du camp, juste après les graves déluges qui se sont abattus sur l’Est du pays, ont bénéficié d’à peu près une semaine de beau temps mais très vite, les draches sont revenues pisser dru sur leurs tentes.

Comme si cela ne suffisait pas, le Covid s’est invité dans la troupe pour contaminer un responsable et obliger toutes les patrouilles à plier bagages et à rentrer hier deux jours plus tôt que la fin officielle du séjour. Tous les gars sont enrhumés, anginés ou covidés et obligés de se faire tester. Ouf, le mien est négatif mais vous imaginez l’anxiété des parents.

Lui est plutôt cool. Je l’ai eu au téléphone aujourd’hui, après cette année de m…, de fréquentation scolaire interrompue, de confinements, de privations d’activités sportives et de réunions de mouvements de jeunesse, il attendait ce camp comme un chat après une souris. Bien que ce moment tant espéré ait été sacrément amputé et perturbé, Awen garde le moral au top même si sa voix est cassée et sa gorge enflammée par un séjour plus qu’humide.

– Alors Awen, c’était comment ce camp ?

– Génial mais trop court, papi !

–  Vous n’avez pas trop souffert de la pluie ?

– Non pas du tout, on restait sous la tente dans nos sacs de couchage parce que le sol était trempé, on mangeait des chips et on écoutait de la musique à fond. L’ambiance était trop bien ! On a aussi fait du kayak sur l’Ourthe, il y avait beaucoup de courant, c’était top.

Année épouvantable, été pourri… souvenirs d’ados inoubliables.

 

Sec

Le romarin de mon jardin est mal en point. J’ai dû en couper hier quelques rameaux…incroyablement secs ! Oui, complètement desséchés alors qu’il pleut comme vache qui pisse en ce juillet pourri. À ne rien comprendre car quand j’étais en vacances dans les arides garrigues du Gard, les buissons de romarin et de thym sauvages fleurissaient et florissaient comme pour rien. J’ai encore dans le nez leurs parfums brûlants quand je gravissais le sentier « secret » qui mène au Pont du Gard à l’insu des entrées payantes et officielles. Mais chut !

En ce lundi matin, j’ai une pensée pour ceux qui souffrent des inondations et de l’humidité lourde qui s’en suit. Quand un rayon de soleil sèchera-t-il enfin leur détresse ?

Solitude potagère

Profiter du matin, des heures silencieuses à peine troublées par le chant d’un coq et les pépiements dans les nids de la haie. Le ciel n’est pas encore en colère, il laisse passer quelques rayons déjà chauds et se puzzle de morceaux de bleu. Mais cela ne va pas durer. La météo prévoit un dimanche arrosé et même noyé par endroits.

Vite profiter du matin. Descendre au potager. Et arracher les liserons qui ont étouffé et bouffé les pois mange-tout. Quelques mètres carrés de jungle. Il ne faut jamais abandonner son potager en plein été pour partir en vacances, il se laisse aller et se venge à votre retour.

Il n’a pas été trop rancunier quand même et nous a donné pas mal de beaux légumes mais il nous faut les mériter et les trouver parfois sous de hautes herbes et plantes envahissantes comme la prêle et l’égopode.

Je suis arrivé à bout du coin des pois mange-tout, en ai récolté un bon plat de rescapés, enlevé les tuteurs et nettoyé la terre pour y repiquer des choux brocoli et de Bruxelles (enfin d’Obaix) pour l’automne.

Et puis, j’ai été récompensé de mes efforts : en ôtant un rejet de plant de pomme de terre, j’ai trouvé une petite pépite dorée que j’ai croquée toute crue, c’est un de mes plaisirs jardiniers favoris. Quel délicieux goût amer d’argile ! J’ai aussi cueilli sur leur buisson d’épines agressives quelques savoureuses perles rouges qu’on ne voit presque plus de nos jours et que ma mère appelait groseilles à maquereau.

Et pour me tenir compagnie dans ma solitude potagère, ce n’est pas une araignée ni un moustique piqueurs qui m’ont couru sur la peau mais une belle coccinelle porte-bonheur.

Le fil

Hier soir, je regardais la télé d’un œil et écoutais d’une oreille. Soudain Patrick Bruel me tira de ma torpeur en chantant pudiquement son amour pour son fils qui aujourd’hui « joue à l’homme » mais qui dans sa mémoire n’est « encore qu’un enfant » : « Ne perds pas le fil, entre nous c’est si fragile… ». Même si je ne suis pas un fan de Patriiiiicckkk, il est parvenu à me mouiller les yeux. Sans doute comme des milliers de parents et de grands-parents dont les enfants grandissent et leur échappent.

Avant, mes petits-fils venaient passer quelques jours à la maison à chaque été, cueillaient les cerises du jardin, jouaient au foot sur la pelouse et se battaient avec les oreillers dans les chambres. Aujourd’hui, entre les stages de sports, de sciences, les camps scouts, les vacances avec leurs parents, les invitations chez les copains et les nouvelles habitudes covidiennes, il est de plus en plus difficile de les réunir chez nous.

Mais on maintient les liens quand même et j’espère qu’à la rentrée, on se reverra en chair et en os à la sortie de l’école pour le plus jeune et au bord des terrains de foot et de tennis pour les plus grands.

Deux sont actuellement au camp des scouts et des louveteaux. Depuis une semaine, depuis que le soleil a un peu séché les larmes des inondations et permis aux campeurs d’enfin planter leurs tentes. Mais l’angoisse plane toujours. L’orage et la pluie devraient se manifester à nouveau dans les prochaines heures et au fond de moi, j’enrage pour ces jeunes qui décidément n’ont pas pas de chance en cette année de m…, même le camp qu’ils ont préparé et attendu avec tant d’impatience a dû être retardé et risque peut-être d’être écourté. Mais ne soyons pas pessimistes, il a déjà fait beau une semaine, ce qui est pris n’est plus à prendre.

J’ai reçu aujourd’hui de leur maman leur adresse et me suis empressé de leur écrire un petit mot – oh! quelques lignes seulement, pas question de leur voler une minute de jeux de forêt ou de feu de camp, pas question non plus de les mettre mal à l’aise face aux copains. À leur âge, certains ados aiment afficher en groupe un détachement d’avec leurs parents. Pas les miens, je crois. Je le constate quand je les accompagne au sport, ils ne sont pas gênés d’être avec leur papi et quand leur maman les a accompagnés au local pour le départ en car, ils n’ont pas, bien au contraire, demandé comme d’autres à leurs parents de quitter les lieux. Je sais que mes lettres, ils les garderont dans un tiroir. Je sais aussi que je recevrai dans quelques jours deux cartes postales avec une photo d’église ou de château d’un bled perdu en Flandre et l’autre en Ardenne et de quelques mots rassurants au verso du genre « on s’amuse bien, on mange bien, à plus ».

Ne pas perdre le fil…

Fête de ma parcelle nationale

Une fête nationale, c’est quoi ? C’est la fête d’un pays !

Oui d’accord, mais un pays c’est quoi ? Une multitude de lieux, de jardins, de terrasses, de bancs sous un arbre, de fauteuils sur un balcon, de chaises dans une arrière-cour, de tabourets dans une cuisine. Un puzzle d’endroits. Sous le ciel ou sous un toit. Une multitude de « chez-moi ». De « chez-toi ». De « chez-nous ». Une collection de homes… pas toujours sweet homes.

Aujourd’hui, la plupart d’entre nous avons fêté notre pays à la maison. Nous avons honoré notre parcelle nationale. Moi, c’était en travaillant dans mon jardin et en fin d’après-midi en buvant un verre avec ma femme sur le banc près du cerisier. Pas de barbecue ni de chapiteau au village cette année : en ces temps d’interminable covid et de terribles inondations, les esprits ne sont pas à la kermesse ni aux feux d’artifices. Nous avons pour la majorité d’entre-nous célébré (ou pas) le 21 juillet dans notre petit coin de Belgique personnel.

J’ai lu un beau message (pour une fois) sur Facebook : une amie souhaitait une belle fête nationale à « tous les Belges et ceux qui vivent en Belgique ». J’ai pensé tout particulièrement aux grévistes de la faim et de la soif qui espèrent sans plus trop y croire leur régularisation dans notre pays qui est aussi pour la plupart d’entre eux leur « chez-moi » depuis déjà de nombreuses années.

12h01

Retour de vacances hier soir et lever tôt en ce jour de deuil national en hommage aux victimes des inondations.

Le soleil est pourtant au rendez-vous ce matin comme depuis plus de quinze jours en ce qui me concerne. J’ai retrouvé une maison sans dégâts et des voisins en forme, tout le monde va bien dans ma famille, personne n’a été touché par la fureur de l’eau.

Depuis deux semaines, j’envoie des cartes postales de vacances depuis mon blog. Des photos de beau temps, de ciel bleu, de champs de lavande, de mer douce. Comme pour conjurer le malheur de ceux qui n’ont pas ma chance.

Voilà plus d’un an que la radio ne déverse plus à l’heure des infos que des nouvelles tristes, grises, noires : Covid, détresse des sans-papiers, inondations, morts. Et sur les réseaux sociaux, c’est un déchaînement désespérant de crétineries et de haines.

J’écris de moins en moins de billets, le concept de mon blog s’épuise, la légèreté n’est plus à l’ordre du jour. À chaque fois que je pose un mot de couleur sur mon clavier, je me sens mal à l’aise. J’ai la honte comme diraient mes petits-fils. Je culpabilise de ne pas participer au malheur ambiant. Je me sens indécent avec mes riens, mes semblants de tout va bien, mes images de papillons et mes formules de mirliton. Pourtant je continue vaille que vaille, sans doute parce que je suis incapable d’écrire autre chose.

Toute ma vie, j’ai écrit dans des pubs (mensongères ?) que la vie est belle, difficile de changer de style aujourd’hui, de me mettre au diapason de la réalité sinistre. Cela ne veut pas dire pour autant que je ne me sente pas solidaire de ceux que la vie frappe et noie, bien au contraire. Mais je ne vois pas l’intérêt de verser des larmes sur Facebook, d’entourer sa photo de profil de banderoles aux couleurs nationales pour manifester son soutien aux victimes, de partager ad vomitum des photos de rues inondées, de maisons détruites, de personnes effondrées, les médias le font déjà, plus qu’il ne faut. À quoi bon aussi balancer des citations d’auteurs que l’on n’a pas lus mais qui « font bien » dans ces circonstances ? Tout cela ne sert dans la plupart des cas qu’à s’excuser de ne pas avoir été élu par la malchance, d’avoir échappé au déluge et profité du soleil ailleurs.

Moi, je continuerai à publier, moins souvent sans doute, mes bonbons plutôt sucrés, rarement amers et mes photos-chromos. Une pâquerette par-ci par-là perdue dans un champ de ronces ne peut faire de tort.

Mais aujourd’hui à 12h01, je n’écrirai rien, je ne dirai rien. J’écouterai le bourdon de la Collégiale ponctuer la minute de silence nationale. Et penserai très fort à mes amis moins chanceux que moi.

Nuisible

Sur les bords du Vidourle, joli fleuve coulant des Cévennes à la Méditerranée, dans un village pittoresque, quelques gamins d’un camp de vacances passent une journée instructive avec un pécheur qui les initie. Je me tiens à quelques mètres du groupe et savoure chaque mot qui se prononce avec le délicieux accent de là-bas.

Le pécheur, bon pédagogue, capte bien l’attention de son auditoire et décrit les différentes espèces des cours d’eau de la région. Il y a les salmonidés, dont les truites, les cyprinidés, les migrateurs (ceux qui partent où i fait bon quand il fait froid ici) les carnassiers (ceux qui bouffent les autres) et aussi les nuisibles… Il s’arrête alors et interroge les enfants :

– Qui peut me dire ce qu’est un poisson « nuisible » ?

Tout le monde se regarde en silence… jusqu’à ce qu’un petit gars ose lever le doigt :

– Moi je sais… c’est un poisson qui voit la nuit 😉