À livre ouvert

De temps en temps, je consacre un billet à un auteur ou à un livre avec lequel je viens de passer un peu de bon temps. Sinon je n’en parle pas. Je ne suis pas un critique et ne veux surtout pas l’être, je sais trop combien écrire et publier est un parcours difficile que pour m’autoriser à formuler des commentaires négatifs.

C’est l’écrivain Gilles Paris que j’avais eu la chance de rencontrer il y a une dizaine d’années et qui me faisait l’honneur de lire parfois mes billets qui m’avait encouragé à parler de mes lectures. Mais pourquoi, lui dis-je, il y a tant de critiques et de chroniqueurs littéraires ? « Oui, c’est vrai, mais je suis sûr que tu peux trouver un angle personnel ».

Et je m’y suis mis, pas trop, seulement quand j’éprouve un coup de cœur. J’en suis aujourd’hui à une centaine de textes dont la plupart sont dispersés sur ce site. J’ai eu envie de les compiler dans un nouveau blog spécialement dédié que je suis en train de créer. Et que j’alimenterai dans le futur au fur et à mesure de mes lectures.

Je lui ai donné le titre d’ Égo-lecteur car tout ce que je lis passe par le filtre de mes émotions et expériences. J’entre dans les récits par le petit bout de ma lorgnette, mon cerveau y fait son shopping ne prenant que ce qui l’enrichit et mon cœur ce qui le touche. Cela ne signifie pas que je ne fasse pas l’effort d’entrer au plus profond des sujets traités, mais il y a chez moi un fonctionnement égo-pragmatique qui fait qu’un livre ou un article tombe vite de mes mains et disparaît de ma mémoire s’il ne m’apporte pas une leçon de vie, aussi minime soit-elle. Il m’est impossible de lire un bouquin pour juste passer le temps. Ou me bronzer le cervelle sur le sable chaud.

Ego-lecteur aussi parce je n’aime pas prêter mes livres… mais adore partager mes lectures.

À lire bientôt … mais j’ai encore un peu de boulot.

Crimes

L’assassin revient toujours sur les lieux du crime.

Il y a des années que je n’étais plus passé par là. Il est vrai que je ne me rends presque plus jamais à Bruxelles si ce n’est à sa périphérie sud pour aller voir ma fille et sa famille ou plus rarement, mais pas une seule fois depuis un an, pour rencontrer des amis.

Hier soir, j’avais un rendez-vous au centre-ville avec l’un d’eux venu de Paris et quand l’obscurité et la pluie se sont mises à tomber et qu’il me fallait reprendre la route pour Nivelles, j’ai eu une soudaine envie de détour par l’Avenue Franklin Roosevelt qu’on appelle aussi l’Avenue des Ambassades où j’ai eu mon bureau de 1996 à 2010. Située quelque part entre l’Ambassade du Sénégal et celle des Émirats Arabes Réunis, j’osais, en toute immodestie, qualifier mon adresse d’Ambassade de la Créativité. En rigolant quand même. Car si j’ai créé quelques belles campagnes de pub derrière ces murs, j’ai aussi (et surtout diront les mauvaises langues) commis pas mal d’attentats au bon goût et à la com de qualité ( j’ai, je l’avoue, copywrité pour de nombreux clients pousse-au-crime).

Mais dans cette belle maison, j’ai surtout eu la joie de connaître des amis dont j’ai gardé de très bons souvenirs : Patrick, Jean-François… ainsi qu’un écureuil qui venait manger les miettes de mon sandwich sur l’appui de ma fenêtre. En passant devant elle hier soir, j’ai ralenti, le temps de prendre une photo et de sentir dans ma poitrine quelques extrasystoles de bonheur.

Sans nostalgie, ni regrets ni remords !

Lumière

Je me suis fait allumer hier sur Facebook par un garçon que je connais peu, je sais juste qu’il a été un brillant publicitaire. J’avais osé commenter (idiot que je suis !) un de ses posts où il exprimait son ras-le-bol des mesures anti-Covid avec, selon moi, des généralisations et des simplismes que j’ai qualifiés de populistes. Oups ! la réaction ne s’est pas fait attendre (je sais pourtant qu’il ne faut pas discuter sur Facebook !) : « toi, avec ta retraite qui tombe tous les mois, tu ne peux pas avoir d’empathie pour ceux qui sont empêchés de travailler etc. »

Bon, je n’ai pas insisté, je comprends la détresse et l’épuisement de ceux qui subissent, bien plus que moi je le concède, les restrictions et interdits. Et je compatis sincèrement à leurs difficultés. J’éprouve même plus que de l’empathie (un mot aussi déplaisant que bienveillance), je ressens une réelle sympathie pour ceux que je connais de près et qui sont dans la mouise. Non, je ne n’éprouve pas de l’empathie que pour mon gros (!) chèque de pension d’indépendant. Oui, j’ai de l’affection et je me fais du souci (parfois même des efforts) pour pas mal de gens, des voisins, des amis, des proches, des enfants et des petits enfants pour lesquels la situation est aussi pénible – sinon plus dans certains cas – que pour le gars qui m’allume. Il ne faut jamais croire qu’on est le seul au monde à avoir des problèmes. Et ce n’est pas en lançant des posts démagos sur les réseaux sociaux qu’on va les régler.

Mais puisque je suis sur MON blog et que j’y exprime surtout ce qui ME concerne, je peux dire qu’en tant que grand-parent (on est des millions quand même !), nous aussi le Covid nous empêche de vivre, il nous tue plus que le reste de la population d’ailleurs. Nous aussi on a nos peines, certes moins graves et douloureuses que celles de ceux qui sont privés de leurs activités professionnelles. Quoique. On peut mourir aussi de solitude et de chagrin.

Depuis un an, mes relations avec mes petits-fils ont pris un sérieux coup. Je ne les vois plus qu’à distance, masqués, peu de temps et pas souvent. Leur foot et leur tennis, par exemple, que je suivais deux à trois fois par semaine m’est interdit d’accès depuis octobre. Sauf petite dérogation hier soir où j’ai pu, enfin, assister à leur entraînement (pas un match, hein !) et en bulle de dix, quasi seul et masqué, dans la tribune. Quel bonheur de voir les gamins courir et rire entre copains !

J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec le responsable des entraîneurs qui lui a subi le Covid. Un mois de souffrance à ne presque plus savoir respirer et à monter les escaliers « assis sur mon derrière ». Lui qui a toujours couru derrière un ballon, mené une vie saine et qui s’occupe depuis 40 ans des « kets du club ». Lui qui, à peine rétabli, est de retour sur le terrain : « Heureusement, je suis tombé malade pendant que le foot des jeunes était suspendu ». Un vrai rayon de lumière. Voilà les gens pour qui j’éprouve une vraie empathie, non une vraie sympathie !

Belle journée lumineuse à tous !

Illusion

« Je ne sais pas vous, mais moi ça me fait un bien fou ce faux printemps ».

Mon ami Alain Godefroid a posté tôt ce matin un de ses magnifiques dessins en technicolor qui me fait penser à un matin magique, un début de journée de bonheur. Avant de voir cette oeuvre d’art, j’avais déjà été dans la salle de bains admirer le lever du soleil à travers le vasistas flou, oui je sais je dois le nettoyer, qui m’a donné une superbe vision impressionniste, une sorte de Claude Monet.

Comme le dit Alain, ce faux printemps nous fait du bien. Une illusion de fin d’hiver, de tristesse, d’ennui confiné, de mauvaises nouvelles en boucle sur nos écrans. Un faux bonheur qui nous évade de la vraie grisaille de ces derniers temps. Un printemps menteur. Un printemps d’artistes. Car c’est un des jobs de l’Art de nous illusionner pour nous distraire (extraire) de notre trop souvent misérable quotidien. Alors, oui, ce printemps est faux, c’est un leurre. Quoique. Le rêve est aussi une forme de réalité, non ?

Belle journée à vous et profitez des menteries qui font du bien… à condition d’y croire avec modération.


« Besoin vital d’optimisme » – Dessin réalisé à l’index sur iPad – Tirages signés et numérotés sur demande.
https://www.facebook.com/alaingodefroid.book.fr/
Lever de soleil impressionniste sur Obaix ce 24 février vers 7h00, à travers le vasistas sale de ma salle de bains 😉

Crolles

Bientôt, je pourrai remettre au goût du jour la mode du mulet. Avec mes crolles dans la nuque, je ressemble de plus en plus à un footballeur allemand des années 80 ou à un baraki carolo ou encore, comme le dit gentiment ma femme, un ferrailleur. Surtout avec mon look de confinement vieux jeans et pull troué. Il est temps que je retrouve un peu de dignité visuelle : Fabi ma coiffeuse préférée m’a fixé rendez-vous aujourd’hui à 17h. Je suis heureux pour ma tête bien sûr mais surtout pour elle, ses confrères et consœurs enfin autorisés à reprendre leurs activités. Ce virus commence vraiment à épuiser le moral et les ressources d’une partie de la population privée de l’exercice de son travail. Espérons qu’un déconfinement progressif et prudent puisse bientôt les libérer.

Je dis bien progressif et prudent, le Covid est toujours actif et dangereux quoiqu’en disent des politiciens démagos et de nombreux experts facebookiens. D’ailleurs, je les évite ceux-là, je n’en peux plus de leurs commentaires, de leurs jérémiades, de leurs protestations, de leurs amalgames et de leurs pétitions.

En particulier la dernière que j’ai vue hier intitulée « Stop à la dictature ». Il est des mots qu’on ne doit utiliser qu’avec mesure. Juste par décence. Envers les Birmans, par exemple. Ou les Chinois. Ou les Iraniens. Ou les Syriens. Ou la plupart des Africains. Ou… je peux continuer si vous voulez.

Bonne journée à tous et respectons les gestes barrières avec le sourire… masqué bien sûr.

Vu sur Facebook hier… moi j’ai envie de dire « Stop à l’ignorance et l’indécence » !

  

Ce n’est qu’un début

Hiver rude la semaine dernière. Printemps précoce ce weekend.

La tentation est grande de se mettre au jardinage mais il est bien trop tôt, de grands coups de froid peuvent encore nous surprendre. Il y avait pourtant déjà du monde ce samedi dans notre jardinerie préférée, celle où Marie-Thérèse expose ses aquarelles de saison dans la partie décoration.

Moi, je vais surtout au rayon des « travailleurs », là où l’on trouve les outils et dans les serres et les plantations à l’extérieur. J’ai beaucoup regardé mais n’ai acheté qu’un arceau pour guider des clématites à repiquer à un endroit où ma haie de troènes arrive en fin de vie, il y a quand même 45 ans que je les ai plantées ces vieilles branches. 

Ce sera mon travail tranquille pour ce week-end. Pas question de me péter le poignet encore fragile car la saison de tennis d’été s’annonce et je voudrais bien remonter sur les courts mais il faut absolument guérir mes douleurs articulaires. Dans la file d’attente à la caisse du magasin, je regarde les caddies remplis des autres clients, ça déborde de fleurs de toutes les couleurs ainsi que d’arbustes décoratifs et de buissons fruitiers. Ces achats, hormis les fleurs comme des primevères et des pensées ou les graines pour semis sous abri, me semblent encore prématurés, l’hiver n’a pas encore dit son dernier mot et pourrait bien d’un souffle glacé ou d’une bise givrée refroidir l’optimisme des semeurs et planteurs trop pressés. Mais aux premiers soleils, on a tellement envie de sortir, de se dégourdir les bras et les jambes, de jouer avec les bêches, les houes et les râteaux après ces longs mois de privations.

Même si c’est encore un peu tôt, j’ai réalisé une première plantation, enfin une transplantation. J’ai déplacé un prunus qui avait poussé entre les troènes abîmés pour dégager l’espace de l’arceau. Travail pas trop lourd, juste un premier dérouillement, une petite mise en forme avant l’arrivée du vrai printemps où il faudra faire preuve de vigueur et d’endurance.

Car comme dit en rigolant un ami médecin «contrairement à ce qu’on prétend, le vert ne repose pas… il épuise !»

Lire

Je ne l’avais plus vue depuis le 28 décembre 2020 quand j’ai failli l’engloutir dans mon aspirateur. Je me souviens de la date car je lui ai consacré un billet, un petit billet de rien du tout pour une petite bête de rien du tout, un minuscule porte-bonheur qui s’envole si on souffle dessus. Je pensais alors qu’elle ne survivrait pas à l’hiver.

Dès que la température baisse à l’automne, les coccinelles se réfugient à l’intérieur des bâtiments et se recroquevillent dans un pli de rideau ou une fissure dans le bois d’un châssis à proximité de la lumière mais la plupart du temps elles ne survivent pas jusqu’au printemps. Surtout quand le gel comme celui de la semaine passée glace les vitres même si elles sont doubles.

Mais surprise hier soir, elle est venue se poser sur le livre que je lisais pour se réchauffer sans doute sous la lampe de chevet ou alors pour un peu de lecture.

Lire, ça maintient en vie, non ?

Maigret

Jeudi, mon jour de « congé ». Pas de tâches domestiques aujourd’hui. Balade le matin, randonnée l’après-midi. Mais aujourd’hui il tombe des cordes, je dirais même des câbles comme ceux que j’ai rencontrés tout à l’heure.

J’ai décidé d’aller marcher du côté de l’écluse Viesville, pas très loin de chez moi mais je n’y vais jamais. Elle est située sur le grand canal Charleroi-Bruxelles à la limite de Courcelles, un endroit moins bucolique que mes derniers buts de promenades. Ici passent de grandes péniches capables de transporter jusqu’à 1.350 tonnes de matériaux divers, soit l’équivalent de 150 camions. À l’écluse, ces mastodontes enjambent un dénivelé de 7,50 m.

Sous les averses, je regarde l’Hiroshima monter lentement. Un marinier en anorak jaune dégoulinant manipule les grosses cordes qui maintiennent la péniche aux bittes d’amarrage. Quand le bateau arrive à mon niveau, je constate que le marinier est en fait une marinière. «Quel temps ! » lui lancé-je. « Oui, c’est toujours comme ça quand on passe les trois écluses de cette portion » me répond-t-elle en riant avec fort accent chti. «Vous êtes française ? » – « Moi oui, mais mon mari est belge » me crie-t-elle en me désignant du doigt le pilote bien au chaud et au sec dans sa cabine à une quarantaine de mètres, à l’autre bout de la péniche. Je fais signe au mec planqué qui m’adresse pour toute réponse une tronche pas très avenante. Sa femme rigole, « Il n’est pas très commode, sans doute n’apprécie-t-il pas que je papote avec vous et que vous m’ayez photographiée ». Je m’écarte du bord, remets mon iPhone en poche et regarde le bateau s’éloigner doucement.

Et je pense à Maigret, tout ce qui m’entoure ici m’évoque son univers, le crachin, le canal aux eaux glauques, les arches métalliques de l’écluse, les ferrailles rouillées sur le quai, les câbles qui cliquètent dans le vent, le chien jaune qui aboie dans le jardinet de la maison du canal, les regards sombres des mariniers bagarreurs …

Maigret

Jeudi, mon jour de « congé ». Pas de tâches domestiques aujourd’hui. Balade le matin, randonnée l’après-midi. Mais aujourd’hui il tombe des cordes, je dirais même des câbles comme ceux que j’ai rencontrés tout à l’heure.

J’ai décidé d’aller marcher du côté de l’écluse Viesville, pas très loin de chez moi mais je n’y vais jamais. Elle est située sur le grand canal Charleroi-Bruxelles à la limite de Courcelles, un endroit moins bucolique que mes derniers buts de promenades. Ici passent de grandes péniches capables de transporter jusqu’à 1.350 tonnes de matériaux divers, soit l’équivalent de 150 camions. À l’écluse, ces mastodontes enjambent un dénivelé de 7,50 m.

Sous les averses, je regarde l’Hiroshima monter lentement. Un marinier en anorak jaune dégoulinant manipule les grosses cordes qui maintiennent la péniche aux bittes d’amarrage. Quand le bateau arrive à mon niveau, je constate que le marinier est en fait une marinière. «Quel temps ! » lui lancé-je. « Oui, c’est toujours comme ça quand on passe les trois écluses de cette portion » me répond-t-elle en riant avec fort accent chti. «Vous êtes française ? » – « Moi oui, mais mon mari est belge » me crie-t-elle en me désignant du doigt le pilote bien au chaud et au sec dans sa cabine à une quarantaine de mètres, à l’autre bout de la péniche. Je fais signe au mec planqué qui m’adresse pour toute réponse une tronche pas très avenante. Sa femme rigole, « Il n’est pas très commode, sans doute n’apprécie-t-il pas que je papote avec vous et que vous m’ayez photographiée ». Je m’écarte du bord, remets mon iPhone en poche et regarde le bateau s’éloigner doucement.

Et je pense à Maigret, tout ce qui m’entoure ici m’évoque son univers, le crachin, le canal aux eaux glauques, les arches métalliques de l’écluse, les ferrailles rouillées sur le quai, les câbles qui cliquètent dans le vent, le chien jaune qui aboie dans le jardinet de la maison du canal, les regards sombres des mariniers bagarreurs …

Mercredi des Cendres…

… un jour que je n’aimais pas quand j’étais enfant et adolescent. C’est normal, un jour qui évoque la mort n’est pas très excitant quand on est en pleine jeunesse. Quand je suis devenu adulte, j’ai tout simplement effacé ce mercredi des préoccupa(ions de ma « vie active ». L’action n’est-elle pas, en effet, l’oubli voire le déni de la mort ? Mais depuis quelques années, ce jour qui ne tombe jamais loin de mon anniversaire, c’est-à-dire du rapprochement inéluctable du retour à la poussière, ne m’est plus indifférent. Particulièrement en cette période de privation d’activités sociales et culturelles qui permettent justement de ne pas trop y penser. J’ai retrouvé un billet de 2016 où j’évoque ces sentiments tout en présentant ce mercredi gris comme une journée finalement pas si triste.

Mercredi de la Terre (10 février 2016)

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des billets mystiques ou d’inspiration religieuse. Mais aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres, c’est le Mercredi des Cendres. Un jour qui m’a « marqué » au propre (ou au sale) comme au figuré dans mon enfance à l’École des Frères et au Collège Sainte Gertrude.

Je n’aimais pas ce triste mercredi pour plusieurs raisons : d’abord nous devions assister à un office religieux long et ennuyeux au cours duquel le prêtre nous « salissait » le front d’une tache de cendres en forme de croix pour nous rappeler qu’un jour nous allions mourir. « Oui, tu es poussière et à cette poussière tu retourneras » (Genèse 3,19) nous disait-il en dessinant du pouce le symbole de la mort et de la souffrance là où, quand nous serions grands, se creuseraient les rides des difficultés et douleurs que nous rencontrerions tous. J’étais gêné de porter cette tache, je me sentais tellement vivant que je détestais qu’on me dise qu’un jour je ne le serais plus. J’essayais donc de la masquer avec une mèche de mes cheveux tant que j’étais à l’école et l’effaçais carrément dès que j’en avais franchi la grille. Je n’aurais pas voulu que mes copains de l’École d’Application et de l’Athénée avec lesquels je remontais la rue de Namur pour rentrer à la maison se moquent de moi.

Je n’aimais pas cette tache de cendres non plus parce qu’elle commençait le Carême, quarante jours de pénitence. Pendant cette période qui nous mènerait jusqu’à Pâques, ma mère respectait certaines règles religieuses à savoir pas de viande le vendredi (mais du poisson bouilli, beurk) et surtout pas de chocolat ni de friandises dans mon cartable. Et puis j’ai grandi, vieilli, et oublié tout ça, la poussière, les pénitences, les prières. Je suis devenu ce qu’on appelle un chrétien (?) non pratiquant. Un agnostique plutôt croyant, comme dirait Eric-Emmanuel Schmitt. Celui qui à la question «Dieu existe-t-il ? »  répond « Je ne sais pas mais je crois bien que oui »..

Ce matin, ce non pratiquant est descendu comme chaque jour dans son jardin pour quelques tâches bien terrestres. Son regard est dirigé non pas vers le ciel mais baissé vers ses pieds afin de ne pas glisser dans la gadoue près du ruisseau qui longe la prairie des poules, là où pointent déjà de nombreuses tiges de jonquilles. C’est alors qu’il s’est souvenu du rite du jour et s’est baissé pour prendre un peu de boue et s’en mettre sur le front. Pour se rappeler effectivement qu’il n’est pas grand chose et seulement de passage ici-bas.

Qu’il n’est pas nécessaire de gâcher son temps à des bêtises mais de le consacrer à l’essentiel, ceux qu’on aime, la vie, la terre.

Ceci n’est pas…

Ceci n’est pas un bouquin mais une collection de perles. Ceci n’est pas sérieux… quoique.

Ceci est une succession d’histoires qui m’ont touché en plein cœur. Ceci est le dernier recueil de nouvelles d’Henri Girard que j’ai eu le plaisir de rencontrer brièvement à Paris il y a quelques années et avec qui j’entretiens depuis une relation amicale à travers FB, son blog, ses publications et ses livres dont notamment Les secrets du club des six (éd. de la Rémanence – voir mon billet écrit en 2019) et Jubilé! (éd. In Octavo) qui m’ont beaucoup plu tant pour leurs histoires riches en émotions et humanisme que pour leur style travaillé dans une langue riche et cultivée… sans melon ni prise de tête pour autant.

Absurde, non-sens, burlesque… c’est ce qui apparaît à première vue avec ce mastodonte sur un fil. Et la tonalité des récits. Henri Girard ne s’en cache pas d’ailleurs lui qui entame son livre par une citation d’ Eugène Ionesco extraite de sa pièce Rhinocéros « Il y a plusieurs réalités ! Choisis celle qui te convient. Évade-toi dans l’imaginaire. » Lors d’un tout récent échange, Henri Girard me disait que Magritte était son peintre préféré. En lisant ces nouvelles, j’en ai eu la confirmation, ses personnages n’évoluent pas dans le conformisme ni le conventionnel ni le politiquement correct. Ils nous entraînent dans des situations délirantes parfois oniriques et pourtant terriblement représentatives de la réalité de notre monde. Mais comme le chante Francis Cabrel dans La corrida « Est-ce que ce monde est sérieux ?

J’ai apprécié ce livre, il m’a fait rire, sourire… réfléchir aussi. Derrière la dérision et l’apparente légèreté d’Henri Girard, s’écrivent des vérités pas toujours si drôles sur notre société et ses déséquilibres. Mais sans lourdeurs ni prêchi-prêcha, la plume d’Henri Girard est au contraire toujours vive, facétieuse et truculente.

Cher Henri, si tu étais belge, on dirait de toi que tu es un écrivain « surréaliste » une fois.